la reprise

Naviguer sur la page d'accueil

Banques centrales: que doivent elles faire pour régler le problème de la dette ?

Romain Rancière
5 minutes de lecture

Romain Rancière- professeur d’économie et de finance à University of Southern California

La Reprise - On a le sentiment d’une inégalité totale en termes d’obligations de remboursement d’une dette selon que l’on soit une puissance économique importante ou non. Le système financier international est-il comme ça ? Les « petits » doivent rembourser leurs dettes mais pas les « gros » ? On peut se poser la même question pour la dette privée.

Romain Rancière: Dans le cadre de la dette publique, les principales puissances économiques ont un avantage historique : elles peuvent émettre de la dette dans leur propre monnaie. C’est un avantage car le pays peut tout simplement imprimer de la monnaie pour rembourser sa dette, quitte à faire de l’inflation. Les pays émergents empruntent généralement en dollars et ils ne peuvent donc pas émettre de la monnaie nationale pour rembourser leurs dettes publiques.

Pour les autres, on n’est plus à l’époque de la canonnière où les puissants envoyaient une armada pour se faire rembourser. Il y a néanmoins un lien fort entre les rapports de force géopolitiques et les rapports de force financiers. L’accord de Londres de 1953, par exemple, avait pour objectif de renforcer la République Fédérale Allemande dans un contexte de guerre froide. De la même manière, le Club de Paris, un groupe informel de créanciers publics dont l’objectif est l’effacement de la dette bilatérale des pays Africains, a eu un rôle important dans l’effacement des dettes. On retrouve cependant les déséquilibres géopolitiques que vous évoquez dans le contexte de la Chine en Afrique : la Chine ne fait pas partie du club de Paris et elle bénéficie de mécanismes de contrôle de la dette des Etats africains qui lui permettent de saisir des actifs, par exemple des infrastructures ou des mines, en cas de non remboursement. Cela entraînera certainement des problèmes politiques.

Si on regarde les dettes privées, on retrouve un certain privilège chez les banques privées. Celles-ci n’ont pas de régimes de faillites, l’Etat donc les renfloue en cas de crise, sauf exception. C’était le cas d’AIG par exemple pendant la crise de 2008. Il y a donc une classe de privilégiés : l’Etat et les banques peuvent faire des choses que les particuliers ne peuvent pas faire.

Pour les particuliers, la dette peut être parfois considérée comme une forme de servitude : en France, on peut tres difficilement faire défaut sur une dette individuelle, on saisit donc votre salaire jusqu’à épongement total de votre dette ; idem aux Etats-Unis avec la dette pour frais d’etudes, pour laquelle on peut saisir tous vos revenus ou actifs.

Peut-on dire que le capital est le produit de la dette et que l’enrichissement d’une personne correspond forcément à la dette d’une autre ? (Voir le débat entre Thomas Piketty et David Graeber sur ce sujet)

La dette a un rôle à jouer dans le développement économique. L’endettement permet le capital et le capital permet la croissance. Dans les faits, le développement par la dette n’a pas fonctionné. Les pays qui ont connu un développement rapide – par exemple, la Corée du Sud ou le Japon – ont généralement redirigé l’épargne vers des secteurs de production stratégiques.

Mais la dette implique que quelqu’un s’enrichit…

On peut mitiger cette idée car la dette publique finance des biens publics et est remboursée par l’impôt. Le financement des biens publics par la dette est donc un transfert de ceux qui payent le plus d’impôts vers ceux qui sont le moins mis à contribution.

Comment réduire la dette publique ?

Il y a des méthodes classiques : on peut stabiliser la dette en ayant un taux de croissance supérieur au taux d’intérêt. Si le taux d’intérêt est supérieur au taux de croissance, il faut que les finances publiques soient en surplus avant paiement des intérêts de la dette.

Quand on est dans le deuxième cas, la stabilisation de la dette a un coût. On fait de l’austérité fiscale, on augmente les impôts et on réduit les dépenses. Cela réduit les gains en termes de stabilisation. On a vu suite à la crise de 2008 que les prévisions de croissance étaient trop optimistes par rapport à la réalité car elles ne prenaient pas en compte l’effet négatif de l’austérité fiscale sur l’économie. L’avantage de l’austérité fiscale est qu’elle peut rendre la dette « soutenable » pour reprendre les termes du Fonds monétaire international. La soutenabilité ne s’évalue pas en termes de pourcentage de PIB que représente la dette mais plutôt via une composante psychologique essentielle qui réside dans la crédibilité que l’on accorde à l’Etat. Le Japon a par exemple une dette publique qui représente 200% du PIB mais elle n’est pourtant pas insoutenable.

Compte tenu des taux bas actuels, on pourrait émettre aujourd’hui des obligations longues pour financer la transition énergétique et la recherche. L’Etat devrait emprunter 100 milliards pour financer les 10 centres de recherche les plus importants. L’Autriche vient d’émettre des obligations longues (100 ans) au taux de 0,98%.

Et y-a-t-il des méthodes plus originales pour réduire la dette publique ? France Stratégie avait proposé il y a une dizaine d’années que l’Etat détienne 5% du patrimoine immobilier français. Le patrimoine immobilier représente 17 000 milliards d’euros en France. 5% du patrimoine immobilier représente donc 1/3 de la dette publique actuelle. Cette mesure serait d’autant plus justifiée que 10% des ménages détiennent 50% du patrimoine immobilier !

Une autre solution est à creuser du côté de l’assurance-vie, qui n’est pas fiscalisée lors de la transmission de patrimoine et dont les frais de gestion bancaires sont importants. On pourrait tout simplement taxer la transmission de l’assurance-vie tout en encadrant beaucoup plus fortement les frais de gestion. Une troisième solution est la taxation des très hauts revenus et patrimoines. On peut imaginer des taux d’imposition particuliers pour les très hauts patrimoines comme le suggère Thomas Piketty. Le problème des hauts revenus est que pour la plupart est qu’ils se payent par des dividendes versés par les holdings qu’ils controlent et non des salaires. Les riches ne sont donc taxés que sur leur consommation !

Dans ce cas, la TVA devrait être plus forte sur des biens achetés par des riches, par exemple les Yachts…

Il y a une véritable question de fiscalité qui se joue au niveau européen plus que français. Une opportunité a été manquée lorsque l’on a renfloué l’Irlande : on aurait dû demander à l’Irlande de relever son impôt sur les sociétés. Il faudrait aujourd’hui repenser la fiscalité européenne avec des taux minimum d’impôts sur les sociétés. On peut revoir les bases de la TVA et les impôts sur les transactions financières.

La dette française dépasse les 100% du PIB. Est-ce un véritable problème ?

La dette publique exprimée en pourcentage du PIB n’a rien de fondamental, la dette est un stock et le PIB est un flux. Le sens de ce ratio est de voir combien un pays peut rembourser chaque année mais l’indicateur est limité. Il est plus logique de raisonner en termes de dette nette, c’est-à-dire de prendre en compte les actifs publics, comme le patrimoine immobilier de l’Etat.

Les traités européens interdisent à la Banque centrale européenne de prêter directement à un Etat de la zone Euro. Néanmoins, la Banque centrale peut acheter des titres de dettes des Etats directement sur les marchés financiers. De même la Banque centrale peut acheter des obligations d’entreprises privées sur les marchés financiers. Quelles sont les limites de ces rachats de dette et pourquoi la Banque Centrale Européenne n’agrandirait-elle pas ses rachats de titres de dettes pour faire face à la crise du COVID-19 ?

En baissant les taux longs, la Banque centrale européenne mène actuellement un programme de rachats de dettes publiques des Etats européens qui ne dit pas son nom. La contribution de la Banque centrale européenne à la dette publique des Etats européens sur les marchés financiers fait baisser les taux auxquels les Etats émettent des obligations.

Faut-il aller plus loin en termes de relance monétaire ? Simon Potter, propose que les Etats donnent des obligations aux particuliers, qui ne pourront les céder qu’à la Banque centrale en cas de crise, ce qui fait que celle-ci injecterait de la monnaie directement dans l’économie et pour les particuliers, sans passer par les banques commerciales.

On avait beaucoup parlé de mécanismes comme des Eurobonds visant à créer une dette européenne suite à la crise de 2008. Les Allemands y étaient opposés. Ou en sommes-nous aujourd’hui ?

Le plan Macron-Merkel est une avancée conceptuelle. On parle de 390 milliards d’obligations pour faire face au COVID-19 qui seront transférés vers les Etats. La mise en place d’un tel plan de relance force les dirigeants européens à repenser la fiscalité européenne pour rembourser les dettes publiques. On a pris une autre voie que les eurobonds, moins ambitieuse mais aussi plus prometteuse pour l’avenir.

Plus d'article de la reprise

Mentions légales Nous utilisons des cookies pour savoir combien de personnes visitent ce site
Link to $https://twitter.com/lareprisefrLink to $https://www.facebook.com/lareprisefrLink to $https://www.youtube.com/channel/UCexUhiK5DI16UnYQ5UjFDVQLink to $https://www.linkedin.com/company/la-reprisefr