la reprise

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Ces professeurs qui s’obligent…

Sylvain Beck
3 minutes de lecture

Conflant

Au bout de ce champ, le collège du Bois des Aulnes à Conflans-Sainte-Honorine. J’ai pris ce cliché en 2016 alors que je me promenais à vélo dans le quartier de mon enfance. Le hasard veut que je l’ai vu se construire. L’été 1987, je venais cueillir quelques grains de blé pour en faire du chewing-gum avant les moissons et je regardais, curieux, le toit de cet établissement briller dans la chaleur de l’été.

En voyant les lieux du crime du 16 octobre 2020, je me suis étouffé avec ma madeleine de Proust : l’assassin a tué un prof du collège que je regardais se construire et il a été abattu dans la rue des Bergeronnettes où résidait un de mes meilleurs copains d’enfance. Ma famille et moi avons quitté la ville nouvelle de Cergy-Pontoise en 1991, qui était déjà en train de devenir une catastrophe urbaine, économique et sociale. Les promesses de la ville nouvelle n’avaient pas été tenues. Mais j’ai beau fouiller dans mes souvenirs et dans mes notes sur les banlieues que je cumule depuis vingt ans, il n’y a aucun lien à faire. Ce crime aurait pu arriver n’importe où.

Comme beaucoup, je suis révolté. De cette révolte froide et mesurée qui ne manifeste aucun désir de vengeance. C’est aussi dans cette banlieue où l’on aperçoit Paris au loin que j’ai appris à rencontrer et à accepter l’altérité. C’est notamment un prof d’histoire-géo dans un collège d’Eragny-sur-Oise qui m’a donné le goût de la pédagogie. Nous étions d’origine nationale, de couleurs de peau, de croyances religieuses différentes, de milieux sociaux plutôt modestes. Et nous passions notre temps à nous insulter, nous battre, nous harceler et à perturber les cours. Mais ce prof nous obligeait à réfléchir sur nos actes plutôt que de nous sanctionner. Il nous avait obligé à discuter ensemble à la suite d’une bagarre générale. Il faisait la morale à toute la classe suite au harcèlement de la troisième prof de maths remplaçant ses collègues qui avaient craqué. Il nous apprenait que les Croisades étaient des guerres de conquête avec la religion comme prétexte; il nous montrait des photos de la barbarie nazie; il nous décrivait ce qu’était une injection d’héroïne dans les veines et les effets que cela produisait sur le psychisme; il nous enseignait le racisme et la tolérance à partir des insultes que nous nous lancions et aux identités que nous revendiquions entre enfants Noirs, Blancs, Arabes, Chinois, garçons, filles, riches ou pauvres dans la classe. Il nous disait, avec humour, se souvenir très bien de l’âge de pierre quand il vivait dans une caverne il y a des milliers d’années.

Je me souviens être sorti plusieurs fois de ses cours avec la nausée. La réalité qu’il décrivait me dégoûtait. Chaque fois il avait accepté que je sorte et m’avait accueilli en fin de cours pour en discuter. Chacun avait le droit de s’exprimer, de faire des erreurs. Il confrontait les points de vue sur des situations concrètes et avait cette capacité descriptive pour nous faire éprouver les situations.

Mais il était marginal, décrié par les autres enseignants, par les parents d’élèves, par l’administration. Il était accusé de ne pas suivre les programmes, de ne pas bien préparé au brevet des collèges.

Pourtant ce qu’il nous apprenait était bien plus important. Il nous apprenait la réalité de la vie, la cohésion sociale, il nous apprenait à vivre ensemble, à nous accepter les uns les autres malgré nos différences d’origine sociale, de religion, de couleur de peau, de sexe,…

Il a suscité ma vocation d’éducateur. Je me suis fait un point d’honneur à poursuivre cette mission. Je ne suis jamais parvenu a rentrer dans l’éducation nationale, ni à l’université, peut-être parce que je suis trop zélé dans mon rôle critique. Mais j’enseigne dans l’enseignement supérieur, que ce soit dans le secteur associatif ou comme vacataire. Et je me fais malmener parce que je ne suis pas assez démagogue, parce que j’oblige les les étudiants à réfléchir, à éprouver, à apprendre de leurs erreurs. Oui, je les oblige à se confronter au réel. J’en paye le prix, professionnellement.

Samuel Paty en a payé le prix de sa vie. En mémoire de ce prof d’histoire-géo de ce collège au bout du champ de blé que j’ai vu construire en mangeant du chewing-gum sur mon vélo, en souvenir de ce prof d’histoire-géo à Eragny-sur-Oise qui m’a fait éprouver ce que “éduquer” veut dire, et en soutien à tous ceux qui, depuis, ont renforcé ma conviction que la République est un idéal à défendre par la pédagogie. Je continuerai à tenir cette promesse de reconnaissance et ce, en dépit d’une organisation politique et sociale qui la malmène.

Sylvain Beck

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