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Deux professeurs face à la réforme Blanquer

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3 minutes de lecture

La reprise a recueilli le témoignage de deux professeurs d’histoire géographique enseignant en lycée de proche banlieue, socialement mixte.

Que pensez-vous de la réforme du baccalauréat en général ?

Le Baccalauréat a beaucoup évolué depuis 200 ans, il peut continuer à le faire. D’abord conçu pour une élite, il s’est adapté à la massification scolaire des années 1980 et 1990. La forme qu’avait le baccalauréat avant la réforme de Blanquer n’était pas incompatible avec sa démocratisation. Pour autant, s’interroger sur ce qu’il évalue est pertinent. C’est même capital, tant la forme de l’évaluation finale commande les pratiques pédagogiques et les objectifs méthodologiques du cycle terminal. Par exemple, évaluer la capacité orale à structurer un propos, mener une réflexion, échanger avec un jury me semble un excellent objectif, que l’institution ne s’est jamais donnée sauf lors des TPE (travaux personnels encadrés). Mais ceux-ci ont trop vite été limités à la classe de 1ere, pour des raisons de coût. A cet égard, le grand oral pourrait constituer une nouveauté féconde. Mais d’emblée il est affaibli par l’absence d’heure de préparation spécifique et pluridisciplinaire. L’adosser au contenu des deux enseignements de spécialité est une bonne idée, mais il aurait fallu 1 h par semaine aux deux enseignants pour suivre et préparer les élèves.

Comment elle se traduit concrètement dans l’organisation de vos cours, votre pédagogie, les relations avec les élèves et les parents d’élèves ?

Je précise que je n’interviens qu’en première, et que la crise pandémique a perturbé l’épure : annulation des épreuves commune de premières en 2019-20, annulation des EC (évaluation commune) en 2020-21. Toutefois la différence se fait sentir par une pression plus grande : on prépare à un examen qui a lieu cycliquement à intervalle régulier de quelques mois tout au long de la première et de la terminale ; et non plus un examen de fin de terminale uniquement. Cela peut motiver mais aussi stresser les élèves comme l’enseignant. Le temps pédagogique est comme raccourci, resserré, contraint comme le sont les contenus de méthode. Les nouveaux exercices des EC sont très mal calibrés : 1 h pour une question problématisée et non plus 2h30 pour une dissertation, cela amène à réduire considérablement les attentes donc les exigences de formation. Selon vos observations, comment est-elle reçue dans les équipes pédagogiques et par les élèves et parents d’élèves ? Les élèves semblent s’y plier, n’ayant guère de recul. Du reste, leur parcours est d’ores et déjà gêné par la Covid et les lacunes sont bien plus notoires que d’ordinaire. Les parents d’élèves ne nous interpellent guère que sur l’avancement des programmes, là aussi en lien avec la crise sanitaire (enseignement en demi-classes). Les collègues sont très critiques, y compris les plus conciliants avec l’institution.

Comment la réforme du lycée et du baccalauréat se traduit concrètement dans l’organisation de vos cours, votre pédagogie, les relations avec les élèves et les parents d’élèves ?

L’organisation d’épreuves semestrielles et la mise en place du contrôle continu pousse à une course permanente qui sacrifie la pédagogie. On n’a plus de temps pour faire faire des recherches aux élèves, des travaux en groupes, participer à des concours ou prendre le temps de faire des sorties etc. Du côté des parents, la pression est de plus en plus forte quant aux absences d’enseignants, aussi légitimes soient leurs motifs. Cela peut se comprendre, car le calendrier est devenu très contraint dès la Première. Mais ça dégrade sensiblement les relations parents-enseignants. Enfin, les élèves développent de plus en plus des stratégies de benchmarking et comparent les notes d’un professeur à un autre. Là aussi, c’est dur de leur en vouloir, puisque maintenant ces notes peuvent déterminer directement l’obtention de leur diplôme, voire une admission sur Parcoursup. On a beau essayer de leur faire relativiser les choses, notamment au vu des coefficients, mais la manière dont ils vivent la réforme reste celle-là.

Selon vos observations, comment est-elle reçue dans les équipes pédagogiques et les élèves et parents d’élèves ?

Du côté des enseignants, la réforme a été vécue, selon les cas, avec colère, révolte ou résignation. Je crois que les professeurs voudraient juste qu’on les laisse tranquilles, qu’on les laisse souffler plutôt que de se retrouver pris dans des réformes aux montages toujours plus complexes au point que l’administration s’y perd aussi souvent. Le plus dur ce sont les multiples injonctions paradoxales auxquelles il faut faire face. [Pour les élèves et les parents : voir supra].

Globalement, que pensez-vous de la réforme du lycée et du baccalauréat ?

La réforme du lycée et du bac sont à mettre en relation avec la mise en œuvre de Parcoursup. Globalement, les élèves (et leurs parents) sont appelés à devenir des entrepreneurs de leur scolarité. Ils doivent démarcher, prospecter, comparer, rivaliser, performer, anticiper… C’est devenu une course intense et de longue durée, avec, à la fin, la sentence de Parcoursup qui génère beaucoup d’angoisse. Nous sommes passés à une nouvelle phase de logique individualiste : après chacun pour soi, c‘est, de plus en plus, soi contre les autres. On n’a plus le temps pour amener les élèves à flâner ou coopérer pour discuter avec eux sans chercher nécessairement à répondre à une injonction utilitariste. Les Spécialités sont un peu un refuge et échappent à cette course folle. Mais l’effacement de la classe au profit d’enseignements à la carte participe à cette logique d’atomisation et de perte du sens du collectif.

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