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Du laboratoire aux salles de cinéma : histoire populaire du génome

Joris Rastel
4 minutes de lecture

C’est en 1883 que la découverte de l’existence du génome par l’humanité franchit pour la première fois les murs des laboratoires. Cette même année, le Britannique Francis Galton, cousin de Charles Darwin, forge en effet le terme : « eugenics ». C’est ce concept qui animera pendant encore longtemps les discussions de salon de la bourgeoisie du XIX siècle. Alors que l’existence du génome, d’un code dont découle l’ensemble des caractéristiques d’un organisme, a été prouvée, des intellectuels européens comme Herbert Spencer ne tardent pas à voir en la modification de ce code une opportunité de construire de toute pièce une société de surhommes Nietzschéens. Le retentissement de ces thèses pseudo scientifiques sera remarquable mais restera borné à cette bourgeoisie Européenne qui se plaît à discuter des miracles de la modernité dans les salons parisiens ou les cafés viennois.

Un scepticisme moderne

Aujourd’hui la situation est toutefois bien différente. Un siècle nous sépare de cet engouement pour la modification génétique qui a donné naissance au darwinisme social et l’enthousiasme a laissé place à la défiance. Comme l’affirme Jean Gayon cité dans un article universitaire de Nicola Bartoldi, l’eugénisme est désormais plus considéré comme « une pseudo-science mise au service de préjugés de classe ou de race ». Impossible donc en 2020 de se proclamer partisan de l’eugénisme.

Ce qui est ici intéressant, c’est que ce n’est pas uniquement la nature du propos qui a été modifiée. Son locuteur a aussi radicalement changé depuis cette fin du XIX siècle. Après le passage du laboratoire à la discussion de salon, la question de la modification du génome par l’être humain est devenue une problématique populaire. Sans qu’il s’agisse là d’une préoccupation quotidienne, il semble que chaque français a désormais une opinion, probablement négative, sur la question de l’eugénisme alors que ces questionnements étaient autrefois l’apanage de la bourgeoisie intellectuelle. Aucune étude quantitative n’a toutefois été menée à ce sujet.

Comment la question de l’eugénisme a-t-elle put être ainsi « politisée » parmi toutes les couches de la population ? Une première réponse semble évidente : le souvenir laissé par le III Reich. L’horreur qu’inspire la fiction raciale et eugéniste développée par le III Reich agit comme un réel repoussoir. L’association de l’eugénisme au nazisme fait de cette doctrine pseudo médicale un épouvantail. La population de 2020 contient cependant une génération dont même les grands parents n’ont pas connu la guerre et la prégnance de cette association dans les représentations collectives s’érode.

L’eugénisme au cinéma

En vérité, l’art s’est assuré d’entretenir l’horreur populaire qu’inspire l’eugénisme. Et quelle forme d’art a pu le plus atteindre l’ensemble des couches de la population si ce n’est l’art populaire par excellence : le cinéma. Le thème du génome a été fréquemment abordé dans les films de la fin du XX siècle, et ces derniers ont souvent suscité un engouement remarquable. L’idée qu’a eu Steven Spielberg de ressusciter les dinosaures à partir de leur ADN lui a par exemple valu d’être le réalisateur de la saga la plus marquante des années 90.

La critique de l’eugénisme apparaît pour la première fois à l’écran avec le Tommorrow’s Children de Crane Wilbur. Ce film sorti en 1934 se donne pour objectif de rendre impossible la cohabitation entre deux idées caractéristiques de l’Amérique des années 30 : la famille nucléaire et la sélection génétique. Le rêve du personnage principal Alice Mason, d’habiter une maison individuelle avec son mari et ses futurs enfants, se voit contredit par la décision judiciaire de mettre fin au lignage de cette femme dont l’ensemble de la famille est alcoolique et oisive.

Dans un style bien plus proche de la science-fiction, Ridley Scott nous présente avec son mythique Blade Runner, une ville de Los Angeles ou la création génétique est devenu un puissant secteur d’activité. Dans les bas quartiers, des artisans créent de toutes pièces des animaux dont le prix est inférieur aux vrais. Au sommet de sa Pyramide le designer Génétique Eldon Tyrell, interprété par Joe Turkel, produit des Réplicants, des répliques d’humains dont les perfectionnements successifs les ont pourvus des mêmes capacités cognitives que leur génial concepteur. Ces réplicants sont toutefois devenu dangereux et indésirables et c’est Rick Deckard, magnifiquement interprété par Harison Ford, qui devra se charger de leur élimination.

Les années 90 sont quant à elles marquées par un film reprenant les initiales des 4 bases azotées composant l’ADN (Guanine, Adénine, Cytosine et Thymine) pour former le monde de Gattaca. Bienvenu à Gattaca, nous présente une société où seuls les individus nés après une sélection précise de leurs gènes peuvent accéder aux postes à responsabilité ou intégrer certaines entreprises comme l’agence spatiale que notre personnage principal, dont le patrimoine génétique fait de lui un organisme fragile, essaie d’infiltrer.

Enfin, le film Equilibrium sorti en 2002 présente un monde dont l’inspiration Orwellienne est évidente. Bien qu’il ne s’agisse pas là de sélection génétique, les hommes vivant dans ce système totalitaire qu’est la ville de Libria, sont soumis à un contrôle médicamenteux afin qu’aucun d’entre eux ne puisse ressentir d’émotions. La dimension dystopique est ici si exacerbée qu’elle frôle la grossièreté alors que le personnage principal évolue dans un monde monochrome fait de bâtiments néo classiques gris et d’hommes en costumes au comportement robotique.

Chacun de ces films ne représentent la question de la modification génétique et de l’eugénisme que dans des mondes profondément dystopiques. Partout, la violence est omniprésente. Blade Runner et Equilibrium sont ponctués de meurtres alors que les films plus introspectifs que sont Tomorrow’s Children et Bienvenu à Gattaca présentent de manière crue la violence psychologique infligé aux protagonistes par la sélection génétique systématique. La ville de Libria comme le Los Angeles inventé par Ridley Scott, sont des villes profondément anxiogènes, surpeuplés et chacune monochrome à leur manière. Tout ce qui compose Libria est Gris et l’intégralité des scènes de Blade Runner sont tournés la nuit dans une pénombre uniquement trahis par le chaos lumineux des néons de Los Angeles.

Au-delà de la nature critique de leur propos, c’est le retentissement de ces films qui a entretenu cette défiance face aux questions génétiques. Blade Runner comme Bienvenu à Gattaca s’imposent encore aujourd’hui comme des films cultes, des classiques typiques des décennies 1980 et 90. Blade Runner a même rapporté plus de 40 millions de Dollar au box-office, faisant de lui le 15 film américain le plus rentable de cette année 1982, qui a subi l’écrasant succès d’ET l’extraterrestre.

L’invention du « ciseau génétique » Crispr apparaît donc dans un monde bien différent que celui de la découverte du génome au XIX siècle. Alors que cette découverte biologique avait suscité un grand espoir bourgeois, peut être pourrions nous voir les perspectives ouvertes par Crispr être confrontée à un scepticisme également partagé par les couches plus populaires de la population. Quoi qu’il en soit, une chose est sure : le cinéma, en s’emparant de la question de l’eugénisme a modifié notre représentation collective si bien qu’un monde ou le génome humain est systématiquement modifié ne peut qu’être dystopique, le pire dont notre imagination est capable.

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