la reprise

Naviguer sur la page d'accueil

Le mot du mois: Eugénisme

Romain Enriquez
2 minutes de lecture

L’eugénisme est un courant pseudo-scientifique né au XIXe siècle et qui doit avant tout se comprendre comme une réponse à la hantise du XIXe siècle : celle de la dégénérescence. De nombreux philosophes et scientifiques pensent alors que l’espèce humaine (et les « races » supposées la constituer) suit une évolution ascendante ou descendante, une progression ou une régression : la peur que la nation dé-génère suscitait le fantasme de la ré-générer en sélectionnant, par la génétique naissante, les individus jugés les plus aptes à servir le dessein social. Cette démarche volontariste propose ainsi de substituer à la « sélection naturelle » des individus l’intervention méthodique de la science : il ne s’agit pas d’ajustements à la marge, mais d’un projet global pour accomplir le destin prêté à une communauté. Et les moyens, et la fin sont sujets à caution.

La plupart de ceux qui défendent aujourd’hui l’eugénisme ont échangé cette approche holiste contre une tentative en apparence plus locale de dépister certaines maladies génétiques, sans faire de distinction entre les peuples ou les individus. La fin étant plus consensuelle, la polémique porte alors davantage sur les moyens : cette conception ouverte semble, en effet, ménager plus de place à la science qu’à une idéologie pré-conçue… à moins qu’elle ne soit justement le moyen idéologique par lequel la science génétique contemporaine parvient à se relégitimer aux yeux du grand public et à faire accepter certaines pratiques déjà existantes. Alors que l’eugénisme du XIXe siècle était la marque d’une pensée autoritaire et non libérale, l’eugénisme d’aujourd’hui s’accommode parfaitement des règles libérales en proposant une simple « optimisation » des rouages, sans projet de refonte de la structure sociale.

Le préfixe eu pose néanmoins question, parce qu’il renferme une ambiguïté entre le bien moral (celui que vise l’eutopie, autre nom de l’utopie) et le normal biologique (par exemple l’eurythmie, la régularité des battements cardiaques dans un organisme). Quelle que soit l’allure scientifique que se donne l’eugénisme, le préfixe eu- tient du volet moral, puisque son intervention est littéralement a-normale. S’il est parfois légitime de confiance à l’intervention humaine plutôt qu’à celle d’une nature aveugle, il faut reconnaître que les critères du « bien » revendiqué par l’eugénisme n’auront jamais l’objectivité d’une science, mais qu’ils portent la marque d’une intention humaine et requièrent donc toujours un récit capable de leur donner sens – une idéologie, encore. Il n’y a donc peut-être pas une si grande différence entre les théories systématiques du XIXe siècle et l’eugénisme d’aujourd’hui, qui n’est considéré comme pragmatique et local que parce qu’il s’insère dans le modèle global dominant.

Plus d'article de la reprise

Mentions légales Nous utilisons des cookies pour savoir combien de personnes visitent ce site
Link to $https://twitter.com/lareprisefrLink to $https://www.facebook.com/lareprisefrLink to $https://www.youtube.com/channel/UCexUhiK5DI16UnYQ5UjFDVQLink to $https://www.linkedin.com/company/la-reprisefr